(Le Soleil-MC) - Rares sont les artistes aussi à l’aise en territoire jazz qu’en territoire funk, blues, rock ou latin. Encore plus rares sont les leaders qui conquièrent le public en laissant le prestigieux poste de chanteur à leurs collaborateurs. En 40 ans de carrière, Carlos Santana peut se targuer d’avoir réussi tout ça. Qui plus est, en ne s’éloignant jamais trop longtemps du sommet des palmarès. Entretien avec un guitariste souvent critiqué, mais toujours estimé.
Q Depuis 1999, vos albums sont résolument pop. Est-ce que la scène, plutôt que le studio, est désormais l’endroit privilégié pour expérimenter?
R Ces histoires de studio ont commencé en 1999-2000. Auparavant, de 1973 à 1999, j’avais la chance de faire tout ce que je souhaitais faire... Je ne fais pas de distinction entre le moment où j’inspire et le moment où j’expire. Pour moi, c’est une question d’équilibre. J’ai eu la chance de jouer avec Pharoah Sanders, Wayne Sorter ou Herbie Hancock, alors ma vie est assez équilibrée. En spectacle, on sait ce que les gens veulent entendre, on leur offre et on s’assure de les mettre à jour. Comme dit Wayne Shorter, c’est quelque chose de complètement neuf et familier.
Q La fin des années 80 et le début des années 90 ont été difficiles pour
vous sur le plan commercial. Commenciez-vous à vous demander ce que vous faisiez d’incorrect?
R J’avais pris la décision de ne pas être impliqué avec les radios à cette époque. Ça importait peu que je sois absent des Grammys ou que le Rolling Stone m’ignore. (...) Autour de 1997, quelque chose a changé lorsque mon père est mort. Je sentais que peut-être il y aurait une façon de renouer avec Clive Davis (l’ancien patron des disques Columbia, où Santana avait été édité durant 25 ans et qui a par la suite été à la tête des disques Arista). Nous nous sommes rencontrés, il a cru en moi et il savait que la puissance de mon groupe était incroyable. Tout ce dont nous avions besoin était des chansons destinées aux radios. Il m’a dit : “Je suis intéressé à travailler de nouveau avec toi, es-tu ouvert à collaborer avec Rob Thomas, Dave Mathews, Lauryn Hill, des gens qui t’apprécient et qui sont prêts à écrire pour toi ou avec toi?” Qu’est-ce que vous faites lorsque Chad Kroeger écrit une pièce pour vous et que vous remplissez un aréna grâce à cette chanson? (...) Pourquoi je n’honorerais pas ça en l’amenant à un autre niveau? Voilà ce qu’est pour moi le volet commercial : un aréna.
Q Votre groupe a connu un changement incessant de musiciens.
Est-ce qu’en vous entourant de ces différents talents vous vous forcez à ne pas faire du surplace?
R Absolument. (...) Parallèlement à cela, vous devez investir votre pureté et votre innocence. Quand vous regardez un bébé naissant, vous pouvez voir la pureté et l’innocence dans ses yeux. Vous avez cela et je l’ai aussi, il ne s’agit que de l’entretenir, autrement vous devenez sénile et tout ce que vous faites est prévisible. La clé pour élever votre conscience, c’est rester dans un espace où vous pouvez continuellement amener de la lumière, de la joie et de la paix pour vous et pour les gens autour de vous. Je n’appartiens pas au showbusiness. Mon boulot est de toucher votre cœur, de faire dresser vos cheveux, de vous faire pleurer et rire en même temps. Ça, c’est ce qui m’intéresse et pour faire ça, je dois visiter ce lieu de pureté et d’innocence.
Q Dans les années 70, votre musique a pris des airs spirituels. Vous étiez devenu Devadip Santana et Sri Chinmoy était votre gourou. Est-ce que votre art est encore une démarche spirituelle?
R Je suis reconnaissant de ce que j’ai pu apprendre de Sri Chinmoy ou de n’importe quel autre guide spirituel, mais en même temps, la spiritualité, c’est avoir de la passion pour la compassion. À ce point-ci de ma vie, je suis comme l’air ou l’eau : je n’appartiens à personne; je crois que je suis accessible et disponible pour tout le monde, mais je ne me considère plus comme un catholique, car si Jésus était vivant, il ne serait pas catholique, ni chrétien : il serait un esprit multidimensionnel. C’est la raison pourquoi il a été cruci-fié : il était à l’avance de son temps... (...) Tout ça finit par rejoindre la musique : si vous donnez à un singe une banane et un diamant, il choisira la banane. Une fois que le singe a évolué suffisamment pour prendre le diamant, c’est là qu’il choisira le Christ. Lorsque vous choisissez le diamant, ça veut dire que vous misez sur quelque chose qui durera toujours. Et c’est ce qu’est le Christ ou Bouddha ou Krishna. Idem avec la musique : Bob Marley avec One Love, John Coltrane avec A Love Supreme, John Lennon avec Imagine...
Q Est-ce que la musique est votre moyen d’expression privilégié,
encore plus que la parole?
R Oh oui, parce que la parole est anglaise, espagnole ou autre. Quand John Lee Hooker faisait “Hmmmm, hmm, hmmm”, tout le monde comprenait. Hmmmm, hmm, hmmm, c’est français, anglais ou russe. Ça veut dire que c’est bon! Quand vous touchez à la mélodie, aux tonalités, aux harmonies, ça devient universel.
Carlos Santana se produira au Colisée le 14 avril. Le Derek Trucks Band assurera la première partie.
Conjuguer le passé au présent
Le 5 août, Carlos Santana fera paraître Multi-Dimensional Warrior, une compilation de ses pièces enregistrées au cours des quatre dernières décennies, dont certaines doublées de nouvelles pistes de guitares. Loin d’être un ramassis de succès, cette anthologie offrira plutôt un tour d’horizon de l’éclectique carrière du guitariste en deux temps : les pièces chantées logeront sur un disque, les instrumentales sur l’autre.
«J’ai mis ce projet en place en une soirée et je l’ai envoyé à CBS, se remémore Carlos Santana. Je leur ai dit : «Voici ce que je veux faire. Je ne veux pas de nouveau mixage, juste de nouvelles guitares ici et là”. Je veux que ce soit comme une lettre d’amour à mes fans, car les fans de Santana, de Supernatural à Abraxas, ont peut-être oublié ou ne connaissent tout simplement pas cette musique et je veux qu’ils la redécouvrent.»
En farfouillant dans son passé, le musicien de 60 ans a constaté que chacune de ses créations traite de près ou de loin des mêmes sujets : de la lumière par rapport aux ténèbres, de la joie par rapport à la peur, de l’amour par rapport à la séparation. C’est que Santana a touché à bien des styles, mais en n’y perdant jamais son identité. Mieux, il s’est servi des divers vocabulaires musicaux qu’il a pu toucher pour mieux s’exprimer.
«Si je me sens à l’aise dans les différents styles, c’est parce que les gens me font confiance, explique-t-il. Que ce soit Buddy Guy, Stevie Ray Vaughan ou Jaco Pastorius, ils m’ont toujours fait confiance. (...) Aujourd’hui, je rêve encore de jouer avec Andrea Bocelli, Justin Timberlake, Céline Dion, El Nino, Yo-Yo Ma, avec des musiciens africains, perses ou brésiliens. Je suis un rêveur, et je rêve en grand. Même si mon corps a 60 ans, mon esprit a 17 ans et il est comme un enfant très curieux.»
Aider les enfants
Autant Multi-Dimensional Warrior s’annonce pertinent, avec une partie de ses pièces assaisonnées de lignes de guitare toutes fraîches, autant l’aventure risque d’en offusquer certains, pour qui ces enregistrements font histoire. Santana ne s’en fait guère, assurant qu’il ne s’est jamais intéressé aux puristes. Quant à ceux qui y voient une parution destinée à faire sonner le tiroir-caisse, il y a fort à parier que la fondation Milagro de l’artiste, dont les fonds sont destinés aux enfants nécessiteux, en bénéficie.
«Je viens tout juste de tourner une pub pour Macy’s avec Mariah Carey et cet argent va directement aux enfants. Les préoccupations d’Arnold (Schwarzenegger) en Californie sont à des années-lumière de l’éducation, ce qui pose un sérieux problème. Alors je fais mon possible et lorsque quelqu’un décide de m’approcher pour vendre un produit, vous pouvez être assuré que l’argent servira à envoyer des enfants à l’école, ira au Rwanda ou encore dans les réserves amérindiennes.»
Publié par : Marcel Charland
à 15:49:53
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